Dressage d’un cône ’67

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L’image du foisonnement, du désordre, rien ne la fournit plus aisément que le monde végétal.Or, ici, avec ce Dressage d’un Cône, nous sommes confrontés à de l’herbe, j et à la naissance d’un ordre. En effet, cinq plateaux tournent, sur lesquels du gazon, planté à différents moments, pousse en tendant à former un cône. Cette forme, littéralement, apparaît, d’un plateau à l’autre. Pourquoi ? Parce que l’effet de rotation permanent corrige par l’appoint d’une autre force la simple force qui fait I croître l’herbe verticalement. Cette correction est d’autant plus forte que l’on s’éloigne du centre du plateau. Autrement dit, il suffit de changer les conditions pour que ce qui avait l’air d’être sans géométrie en acquière une. fie qui revient encore à dire que les formes « idéales » telles (pie le cône ne sont que les résultantes d’un ensemble de conditions et qu’elles peuvent être obtenues aussi bien avec des matières étranges et rebelles. La contrainte exercée ici envers la nature n’est qu’une expérience qui révèle cette même nature : on fait un pas de côté, et on voit l’édifice, on le voit fonctionner.

La contrainte n’a pas pour but, comme lorsque par exemple on taille des massifs selon des formes géométriques, l’imitation de ces mêmes formes, mais leur production. Ce qui est déplacé également dans cette I expérience, c’est la frontière entre le « naturel »et l’ »artificiel ». Est-ce ici la nature qui devient artifice ou l’artifice qui devient nature ? L’art est en tout cas le petit diable qui, s’étant emparé de quelques éléments empruntés à la physique, vient les secouer sous nos yeux pour défaire nos certitudes et donner du champ au regard : après avoir vu tourner les petits jardins, c’est toute l’herbe, même celle qui croît bien droite selon sa loi, qui devient étrange, inconnue.

Extrait de Piotr Kowalski, Jean-Christophe Bailly, Editions Hazan, 1988